Une femme d’affaires


Était-elle eurasienne ou asiatique très européanisée, cette femme de petite taille, un peu ronde, qui bouscula tout le monde dans la rame du métro, en grimaçant pour s’asseoir en face de moi, seule place libre alentours.

Aussitôt installée, elle se baissa, pinça ma chaussette et m’interpella « chaussettes ou collant ? ». Il est vrai que mes chaussettes rayées grises et noires dépassaient de mon pantalon un peu court. Les deux voisins de banquette, interloqués, se détournèrent. Moi, je m’en amusai et répondit « chaussettes ». « Je me suis achetée les mêmes, mais moi c’est un collant », ricana-t-elle, comme s’il était tout de même plus raisonnable de porter des collants !

Elle s’agita, regarda autour d’elle, cligna de l’œil, presque de façon égrillarde, à un jeune homme qui la regardait frontalement et qui, tout aussitôt, plongea le nez dans son journal. Elle dévisagea avec un sourire entendu les autres passagers, puis son attention revint vers moi.

« Il fait froid. Il faut manger des fruits. J’ai entendu ça. Vous aussi ? Moi, aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps de déjeuner, mais j’ai pris une mandarine, une pomme et bu beaucoup d’eau. Pas de viande. Mais ça ne fait rien. Hier soir, j’ai eu un gros bifteck et du jambon. C’est trop, non ? Combien faut en manger de viande ?». Je secouais plus ou moins la tête, avouant mon ignorance. Mais elle insistait du regard. Je  lâchai : «  trois-quatre fois par semaine, ce devrait suffire ». Mais elle ne m’écoutait plus et reprit son monologue sur l’alimentation. Puis subitement, elle m’interpella « Est-ce que je fais femme d’affaires ? ». Je pris sans doute un air dubitatif. Son habillement était très ordinaire. « Attendez, me dit-elle, je vais me transformer. » Elle extirpa d’un sac une paire de chaussures à haut talon qu’elle enfila et prestement enfouit ses ballerines. « Ah ! Vous voyez, me dit-elle avec fierté, ça change tout, non ? ». « Car vous savez, poursuit-elle, je suis une vraie femme d’affaires. Là, je vais à un Salon de professionnels... Je n’arrête pas. Pas un instant à moi. » Les autres voyageurs mi curieux, mi offusqués la regardaient en coin. Elle se tournait alors vers eux avec un sourire malicieux, tantôt leur tirant la langue, tantôt minaudant.

Lorsque je descendis, elle me répéta qu’elle, elle avait des collants, rit aux éclats en me criant : « mais, bravo pour vos chaussettes ! », puis elle me fit des signes. Elle était tout sourire au milieu des voyageurs au visage fermé dans la rame qui repartait.

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